Les supermarchés nous déconnectent complètement de notre alimentation

Mathilde Golla a vécu cent jours sans se rendre au supermarché. Non seulement elle a survécu, mais elle a en outre tiré de cette expérience un livre dans lequel elle propose de revenir aux circuits courts pour s’alimenter, sans passer par l’intermédiaire des grandes surfaces qui ruinent le monde paysan (FIGAROVOX/ENTRETIEN). Céline Garcia, notre “Veilleur-Citoyen” en charge des questions de Santé et d’alimentation, nous conseille la lecture  de l’entretien publié le 28 Février 2018, entre Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, et Mathilde Golla. (Ci-dessous, quelques extraits) :

Céline Garcia

«Les supermarchés nous déconnectent complètement de notre alimentation»

«Les supermarchés nous déconnectent complètement de notre alimentation»

Mathilde Golla est journaliste au Figaro. Elle vient de publier 100 jours sans supermarché (éd. Flammarion, 2018).

FIGAROVOX.- Vous publiez un livre intitulé «100 jours sans supermarché» racontant le défi que vous avez mené de changer radicalement votre consommation, sans recourir aux grandes surfaces. Pourquoi avoir décidé de tenter cette expérience? Quel a été le déclic?

Mathilde GOLLA.- Une rencontre a été décisive. Au hasard d’un passage dans ma Normandie natale, j’ai croisé Jean Médard, un éleveur laitier. Il m’a fait part de sa décision de cesser son activité… plus tôt que prévu. Le célibataire, paysan de père en fils depuis des générations, m’explique alors qu’il n’a pas eu le choix: il vendait l’intégralité de sa production à la grande distribution mais à perte. Chaque litre de lait produit sur sa petite ferme lui coûtait de l’argent. «Le métier n’est plus rentable» me confie celui qui doit anticiper son départ à la retraite. Pour survivre, l’éleveur doit tout arrêter, vendre ses vaches, ses machines et céder ses terres. Il a pourtant travaillé sans relâche… 14 heures par jour pendant 42 ans. Passionné et proche de ses bêtes, il n’a jamais pris de vacances ni de week-end et seulement raté 10 traites. «J’ai toujours été là pour mes bêtes», souffle le colosse d’1m 94. Il «a connu des crises mais que celle-ci est plus destructrice que les autres», indique celui qui se confie sans jamais s’apitoyer.

Atterrée par ce témoignage, j’ai voulu savoir si la situation de Jean Médard était une exception et je me suis rapidement rendu compte que son cas n’est pas isolé. En France, un agriculteur sur cinq perd de l’argent en exerçant son métier, tandis qu’un sur deux gagne moins de 350 euros par mois.

Passé ce moment de sidération, j’ai voulu savoir s’il existait des solutions, un autre moyen de s’alimenter, plus favorable aux producteurs. Après des recherches et une série de questions posées à mon entourage et sur les réseaux sociaux, la réponse apparaît comme une évidence: m’approvisionner au plus près des producteurs et contourner la grande distribution. J’ai ainsi souhaité relever le défi de ne plus mettre les pieds dans un supermarché d’abord pendant un mois puis 100 jours afin de tester davantage de solutions partout en France. Je me suis imposé des règles assez strictes: je m’interdisais de me rendre en grande surface et petite supérette ou en magasin bio. Je souhaitais également éviter les commerces de bouches, exceptés les magasins paysans qui sont le seul intermédiaire entre le consommateur et le producteur.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans cette expérience?

S’alimenter en circuit court signifie que l’on se procure uniquement des produits de saison et locaux.

Le plus difficile a été de revoir complètement mes habitudes. J’ai dû chambouler mes réflexes, repenser mon mode d’alimentation mais aussi de vie! De fait, s’alimenter en circuit court signifie que l’on se procure uniquement des produits de saison et locaux. Il faut donc oublier les tomates et fraises en hiver évidemment mais aussi les oranges, j’ai aussi dû me passer de fruits exotiques comme les bananes. Mais lorsque l’on est bien informé, la diversité des fruits et légumes est bien supérieure à ce que l’on peut imaginer. Par exemple, sur le seul mois de février, nous pouvons consommer 34 variétés de fruits et légumes différents en Ile-de-France. Ce qui laisse de quoi varier son alimentation! J’ai aussi appris qu’il existe une saisonnalité pour tout, même pour les poissons ou les fleurs. En fait, j’ai appris à faire preuve de sobriété et de bon sens.

L’autre difficulté a été de me passer de tous types de produits transformés, comme les gâteaux ou yaourts industriels ou encore des pâtes à tartes déjà préparées. Je me suis également davantage impliquée dans la préparation de produits d’entretien de la maison. J’ai fabriqué ma propre lessive, des produits pour nettoyer les sols ou le four mais aussi des produits d’hygiène comme du dentifrice… en fait tout ce que l’on achète habituellement en grande surface. J’ai appris à faire beaucoup plus de choses de mes mains. Au départ, cela m’a pris du temps, j’ai assisté à des cours pour ne pas me tromper et limiter les erreurs. Puis j’ai pris plaisir à apprendre, à reprendre le contrôle sur ma consommation et mon alimentation. J’ai rencontré ceux qui nous nourrissent, ils m’ont expliqué leurs méthodes de production, quand et dans quelles circonstances ils récoltent leurs produits et comment ils les transforment. Ils m’ont livré leurs recettes, animés par une passion contagieuse! Selon un maraîcher rencontré dans un magasin paysan, les circuits courts sonnent «la fin de l’anonymat alimentaire». À l’heure où les scandales alimentaires se multiplient, c’est rassurant de se reconnecter avec nos agriculteurs et notre alimentation.

Quelle a été la découverte la plus utile?

J’ai appris à mieux me nourrir pour aider les agriculteurs et aussi me sentir en meilleure forme. Je ne soupçonnais pas au lancement de l’expérience toutes les conséquences de ce changement d’alimentation. Rapidement, j’ai ressenti un regain d’énergie et j’ai posé des questions à des nutritionnistes qui m’ont confirmé mes impressions. Plus les aliments sont fraîchement consommés, plus ils contiennent de nutriments, vitamines et Oligo-éléments. Ainsi, pour se maintenir en bonne santé, il est préférable de consommer des fruits et légumes récoltés localement et livrés rapidement, comme s’y engagent les paysans en Amap, Association pour le Maintien d’une agriculture paysanne, sur les marchés de producteurs ou les épiceries paysannes ainsi que les plateformes numériques, comme le Comptoir Local en région parisienne ou la Ruche qui dit oui dans toute la France.

Le supermarché est-il un problème «en soi»? Est-il dépassé?

Rapidement, j’ai ressenti un regain d’énergie et j’ai posé des questions à des nutritionnistes qui m’ont confirmé mes impressions.

Le supermarché est un problème car il n’est pas conçu pour livrer nos aliments en toute transparence. Dans ces circuits longs, les fruits et légumes sont rarement mis en rayon rapidement après leur récolte. Ce temps est pourtant précieux pour les bienfaits apportés par les produits frais. Quant aux produits transformés, les scandales alimentaires récents et nombreux suffisent à démontrer qu’il y a clairement un problème.

De plus, ces temples de la grande distribution nous déconnectent complètement de notre alimentation. Les gens ne connaissent plus les conditions de productions et de récolte de ce qu’ils ingèrent. «Certains pensent que les fraises poussent dans les barquettes», s’alarmait récemment Julien Adam qui gère 6 épiceries paysannes «Au Bout du Champs» en région parisienne. Une éleveuse était sidérée de l’absence de savoirs des citadins qui «ne savent plus que pour produire du lait, la vache a besoin d’avoir un veau» … or si les gens savaient, ils changeraient certainement leur mode de consommation. Ils cesseraient de consommer des poulets élevés aux antibiotiques, des bœufs aux hormones, du jambon aux nitrates…

Le suremballage dans les supermarchés est également une hérésie totale, cela contribue à la fois à mettre les gens à distance de leurs aliments et cette surproduction de plastique est également une catastrophe pour l’environnement. Les supermarchés contribuent également à la désertification des centres-villes. Cyril Dion, réalisateur du film Demain avec Mélanie Laurent, qui signe la préface de «100 jours sans supermarché» le souligne parfaitement.

Comment définir un circuit court? Le retour aux circuits courts suffira-t-il à sauver les agriculteurs français?

Un circuit court est un système de distribution qui compte un intermédiaire maximum. Il n’y a pas de notion géographique à proprement parler mais en général, les produits ainsi vendus sont issus des régions environnantes.

Les producteurs qui vendent en circuits-courts s’en réjouissent. Tous ceux que j’ai rencontrés au cours de mon expérience m’ont souvent loué les qualités de ce mode de commercialisation, ils sont nombreux à m’avoir dit que cela les avait sauvés. De fait, ce sont les producteurs eux-mêmes qui fixent les prix de leurs produits. Ils ne vendent pas à perte. Clairement, les circuits courts revalorisent le travail des producteurs et sont, en cela, une solution à la crise agricole. Mais ce n’est pas une solution pour tous les agriculteurs. Ils ne sont pas tous en mesure de transformer et vendre leurs produits.

Que répondez-vous à ceux qui ne manquent pas de souligner que le recours à des alternatives aux supermarchés coûtent forcément plus de temps et d’argent?

Contre toute attente, tous postes de dépenses confondus, j’ai économisé environ 10% en passant par les circuits courts.

Je dois effectivement reconnaitre que j’ai passé plus de temps à faire mes emplettes en circuits courts. Mais j’ai pris plaisir à prendre ce temps, apprendre, échanger avec les paysans, reprendre le pouvoir sur ma consommation. Il faut en outre accepter de revoir ses habitudes, abandonner les produits industriels mais aussi prévoir davantage ses repas. Impossible de se rendre au dernier moment sur un marché de producteurs ou de recevoir une commande en ligne sans délai. Certes, les produits transformés de manière artisanale coutent plus chers que leurs homologues industriels. Mais le goût est incomparable. Une tartelette au citron achetée en grande surface ne rivalisera jamais avec son homologue faite en boulangerie.

Toutefois, contre toute attente, tous postes de dépenses confondus, j’ai économisé environ 10% en passant par les circuits courts. De fait, les fruits et légumes vendus par ce biais sont moins chers. Je l’ai constaté lors de mon expérience et mes conclusions ont été corroborées par une vaste étude menée par les Paniers Marseillais, un réseau d’Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). En circuits courts, le nombre d’entremetteurs est réduit, ainsi que les commissions prélevées par chacun d’entre eux, c’est donc logique que les prix finaux soient plus bas. Par ailleurs, il faut s’investir davantage, faire plus de choses soi-même, cet effort permet de réaliser des économies. Par exemple, j’ai appris à faire ma lessive maison, j’ai dépensé 6,50 euros pour un an de lessive…un prix imbattable! Avec quelques astuces et bonnes adresses (consignées dans le livre!) j’ai dépensé moins en consommant mieux!

 

Eugénie Bastié

Eugénie Bastié
Auteur – Sa biographie
Ses derniers articles
Contenus sponsorisés

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*