Perturbateurs endocriniens : des toxiques pas comme les autres ?

Une communication de notre amie Céline Garcia :

Dans un article publié dans le Figaro.fr de ce 01 Janvier 2018, Philippe Bouchard, tire un nouveau signal d’alarme au sujet des perturbateurs endocriniens : des toxiques dont on connaît encore assez mal les effets sur la santé…

Céline Garcia

Les perturbateurs endocriniens sont-ils des toxiques comme les autres ?

Les perturbateurs endocriniens sont-ils des toxiques comme les autres ?

Pesticides, insecticides, bisphénol A, phtalates…À ce jour, on connaît encore mal leurs effets sur la santé. Philippe Bouchard, membre de l’Académie de médecine, explique pourquoi.

États-Unis, années 1950: une biologiste marine, Rachel Carson, décrit pour la première fois l’effet des pesticides chez les travailleurs du coton exposés au DDT. En 1962, son best-seller, Silent Spring, révèle au monde que notre planète pourrait être réduite au silence, les oiseaux ayant succombé à la toxicité des pesticides. Dès 1991, une autre femme, la zoologiste Theodora Colborn, lance avec d’autres scientifiques l’appel de Wingspread qui codifie l’expression «perturbateur endocrinien», dont elle formalise le concept en 1996 dans son livre au titre volontairement alarmiste: Our Stolen Future.

Professeur Philippe Bouchard, membre de l’Académie nationale de médecine

 Philippe Bouchard

Pesticides, insecticides, bisphénol A, phtalates, dioxines, retardateurs de flamme, plastifiants, solvants, mais aussi tabac… la liste des perturbateurs endocriniens (PE), dont on compte déjà plusieurs milliers, est loin d’être close… En 2002, l’OMS en a donné une définition officielle: «Un perturbateur endocrinien potentiel est une substance ou un mélange exogène, possédant des propriétés susceptibles d’induire une perturbation endocrinienne dans un organisme intact, chez ses descendants ou au sein de (sous)- populations.»

Pour autant, nous ne disposons pas à ce jour de système de reconnaissance à même d’identifier l’ensemble des mécanismes complexes qu’ils utilisent. Nous savons seulement que ce ne sont pas des hormones, mais des produits, pour l’essentiel, de synthèse – parfois naturels aussi – capables d’interagir avec les voies moléculaires de signalisation des hormones: récepteurs hormonaux, enzymes… Nous savons aussi que non seulement nous y sommes tous exposés, durant toute notre vie, par toutes sortes de voies, aériennes, cutanées, orales, mais que leurs effets sont cumulatifs et susceptibles de se révéler après des années, voire sur les générations suivantes!

Mais nous ne connaissons encore que partiellement les mécanismes qui les rendent pathologiques. Contredisant les lois de la toxicologie, certains PE s’avèrent avoir des effets nocifs à très faibles doses. Par ailleurs, ils produisent ce qu’on appelle des «effets cocktails». Mais la réglementation ne prend actuellement en compte les substances toxiques qu’une par une. On sait aussi, grâce au concept de Dohad (Developpemental Origin of Health and Diseases), qu’un effet délétère de l’environnement peut se révéler plusieurs années, voire des générations, après l’exposition. Enfin et surtout, nous ne sommes pas tous égaux par rapport aux PE.

De la conception à l’âge de 2 ans, l’enfant est particulièrement vulnérable à l’environnement qui l’entoure et, parfois, l’agresse. C’est une période cruciale qui influence sa santé d’adulte

Les PE sont responsables, potentiellement ou certainement, de l’explosion des maladies chroniques (cancers, obésité, diabète de type 2, démences…). La fertilité, surtout, est impactée: la quantité de sperme diminue de leur fait, dans certaines régions notamment, et on peut imputer aux produits chimiques de l’environnement, les pesticides notamment, retrouvés dans leurs urines, l’infertilité des femmes candidates à une assistance médicale à la procréation ainsi que les pubertés précoces chez les jeunes filles… Il aura fallu le drame des enfants du Distilbène, cette hormone de synthèse administrée dans les années 1950-1970, chez les femmes enceintes, afin d’éviter les fausses couches, pour mettre en évidence l’effet transgénérationnel de ce toxique.

De la conception à l’âge de 2 ans, l’enfant est particulièrement vulnérable à l’environnement qui l’entoure et, parfois, l’agresse. C’est une période cruciale qui influence sa santé d’adulte. L’exposition fœtale ou en début de vie à des toxiques de l’environnement, métaux lourds ou produits chimiques, perturbe le système endocrinien au risque de détraquer le métabolisme, le système immunitaire et neurologique ainsi que la fonction reproductive. Toute altération du développement du cerveau du fœtus, surtout en début grossesse, peut diminuer le QI de l’enfant, favoriser l’autisme et les troubles de l’attention.

Prendre des précautions de bon sens comme éviter les médicaments non indispensables au cours de la grossesse, éviter de chauffer les biberons en plastique

La production ou l’effet des hormones thyroïdiennes chez la mère sont particulièrement sensibles aux PE ; or le fœtus, son cerveau en particulier, est obligé pour se développer d’utiliser ces hormones maternelles, puisque sa thyroïde n’est pas fonctionnelle avant 3 mois de grossesse. Voilà pourquoi les mères avec un déficit en hormones thyroïdiennes dû à une carence en iode, indispensable à la synthèse des hormones thyroïdiennes, donnaient jadis naissance à des «crétins»… Aujourd’hui, les femmes sont supplémentées en iode, si nécessaire, mais il importe d’identifier en priorité tous les PE interférant avec la synthèse ou l’action des hormones thyroïdiennes.

Prendre des précautions de bon sens, d’abord, comme éviter les médicaments non indispensables au cours de la grossesse, éviter de chauffer les biberons en plastique pour ne pas augmenter le risque de relargage de PE. Ensuite et surtout, développer la recherche in vitro, mais aussi l’instaurer chez l’animal. Les études épidémiologiques sont indispensables, à condition de coupler leurs instruments traditionnels d’observation à la toxicologie et à l’écotoxicologie, ce qui coûte cher… Mais les conséquences sanitaires liées aux toxiques de l’environnement coûtent environ 200 milliards d’euros chaque année aux pays de l’Union européenne. Et pourquoi ne pas recourir au big data et favoriser une démarche participative?

En effet, comme pour le réchauffement climatique, un effort collectif s’impose, ainsi qu’une véritable volonté politique, avec la création, par exemple, d’une organisation européenne. En attendant, l’information des patients et des citoyens est primordiale, en commençant par ne pas imputer aux PE n’importe quel cancer pour se dédouaner de toute responsabilité comportementale personnelle, mais en se donnant si possible les moyens de s’en prémunir en fonction de leur degré de dangerosité. C’est pourquoi il serait d’ores et déjà souhaitable de classer les PE, comme le Circ l’a fait pour les cancers, en PE avérés, PE présumés et PE possibles. C’est faisable.

 
Philippe Bouchard

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