Quand des pièces de notre patrimoine architectural sont vendues…

Notre amie Thérèse Duverger, membre de l’Association “Patrimoine et Culture” de Laroque Timbaut, nous communique un article de Jean-Marc Lernould, paru dans le journal Sud-ouest” du 29 Novembre 2017, signalant que 4 chapiteaux de l’ancienne église de Bimont, près de Beauville, se trouvent désormais au musée d’Abu Dhabi…

Thérèse Duverger

Article du Sud-Ouest :

De Beauville à Abu Dabhi
Quatre chapiteaux romans de l’ancienne église de Bimont ont migré au nouveau Louvre
De l’ancienne église de Bimont*, qui était située à l’extérieur de Beauville, le passé a fait table rase. L’édifice roman a été démantelé dans les années 1920, et certaines de ses pierres revendues pour paver des chemins de campagne. Il ne reste plus rien de ce joli témoignage de l’architecture médiévale, sauf… quatre magnifiques chapiteaux, qui sont désormais exposés au Louvre Abu Dhabi, merveilleux musée mis en scène par Jean Nouvel (né à Fumel, tiens…), qui côtoient 600 autres merveilles de l’histoire de l’art. « Il n’est pas rare que des pièces du patrimoine roman du Sud-Ouest soient exposées dans des musées à l’étranger. C’est le cas, par exemple, d’un cloître de l’abbaye de Saint-Guilhem au Metropolitan Museum de New York. Après la Révolution, puis la séparation de l’Église et de l’État, certains propriétaires n’ont pas pu entretenir leur patrimoine religieux. Des petites églises ont ainsi été démantelées et vendues. En revanche, ce sont le plus souvent des pièces isolées qui sont rachetées », explique Élodie Jeannest de Gyvés, qui a décrit ces chapiteaux dans un catalogue du Louvre (1).
Pour l’église de Beauville, la provenance des chapiteaux était parfaitement tracée, ce qui n’est pas fréquent mais indispensable pour intégrer la collection d’un musée. On sait qu’ils ont été vendus par la municipalité en 1928, qu’ils sont passés entre les mains de plusieurs collectionneurs (2) avant d’être rachetés par le Louvre en 2012.
De précieux témoins
Dans sa présentation, Élodie Jeannest de Gyvés insiste sur l’exemplarité de ces chapiteaux. « Cet ensemble de quatre demi-colonnes engagées et surmontées chacune de chapiteaux ornés de motifs différents, illustre la place fondamentale de ces derniers dans la sculpture romane. L’utilisation de ce support, non plus dans les cryptes comme au début de la période romane, mais dans les chœurs, est étroitement liée à l’évolution des systèmes de couvrement et du développement des chevets. Ces chapiteaux devaient probablement supporter l’arc triomphal de l’entrée du chœur et les arcs-doubleaux délimitant la travée suivante à l’instar des petites églises de la région d’Agen. »
Les sculpteurs de la fin du XIe siècle aimaient créer des êtres fantastiques et maléfiques, sirènes ou harpies. « Le premier chapiteau, composé de deux rangées de feuilles dentelées verticales, rappelle que la sculpture romane prend sa source dans le Sud-Ouest de la France. Le motif horizontal évoque, en outre, la diversité des formes et le goût pour des mélanges des répertoires ornementaux. Les trois autres chapiteaux témoignent à la fois du penchant des sculpteurs pour la symétrie et l’importance capitale du bestiaire médiéval comme source d’inspiration. Le thème des oiseaux affrontés est, en effet, l’un des décors figurés les plus fréquents dans la sculpture romane dans cette partie de la France. Ce thème dérive de l’arbre de vie des civilisations babyloniennes et assyriennes, transféré en occident par le biais des civilisations islamiques, et s’est particulièrement développé dans la région agenaise, influencé par la sculpture languedocienne, notamment celle de la basilique Saint-Sernin de Toulouse. Les  sculpteurs de la fin du XIe siècle aimaient créer des êtres fantastiques et maléfiques, sirènes ou harpies. »

Photo Le Louvre Abu Dhabi publiée dans le Sud-Ouest du 29 Novembre 2017

L’influence de Saint-Maurin
La dernière colonne se compose d’un chapiteau qui représente des cavaliers chevauchant ce qui semble être des lions, et d’un tailloir en forme de canidé. « Ces quatre chapiteaux conservent tous des traces de polychromie jaune, rouge et gris, qui reflète le chatoiement des couleurs définissant la sculpture romane, loin de l’idée contemporaine d’un intérieur d’église en pierres apparentes. » Le rapprochement stylistique de ces chapiteaux avec le décor de ceux du chœur de l’abbaye voisine de Saint-Maurin s’impose selon l’experte : « Il est fort probable que le chantier de l’église de Bimont ait bénéficié de la présence du même atelier de sculpteurs. Ces chapiteaux sont aussi de parfaits témoins de la transmission de styles de différents courants et de leur rencontre et de l’échange des formes artistiques à l’époque romane. » « Cela a été un défi de les remonter à Abu Dhabi car les colonnes qui les supportent (ce sont des demi-colonnes engagées) font 5 mètres de hauteur. Il a fallu construire un mur porteur pour les appuyer », assure l’experte. Mais ces quatre colonnes, véritables piliers de l’histoire de l’art, ont bien leur place dans ce nouveau Louvre. « Pour Abu Dhabi il fallait raconter en 600 pièces l’histoire de l’art universel, ce qui était compliqué, mais le roman est un élément indispensable, et ces chapiteaux permettaient aussi de parler d’architecture », conclut-elle.
(1) Élodie Jeannest de Gyvés était, en 2012, responsable scientifique à l’agence FranceMuseums, chargée de constituer la collection du Louvre Abu Dhabi. Certaines de ces pièces ont fait l’objet d’une grande exposition à Paris en 2014. (2) Sont mentionnés, le marquis de Saint-Lever Daguerre jusqu’au début des années 1930, puis la galerie parisienne Brimo de Laroussilhe.

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